Thématiques 2013 - 2017

On peut décrire l’univers des sports comme un champ traversé par des forces de stabilisation œuvrant à son institutionnalisation et à son contrôle par la mise en place de dispositifs de régulation des activités qui s’y déploient. Mais on peut aussi l’analyser par les déstabilisations qui se construisent ou qui surgissent mais qui dans tous les cas se traduisent par des litiges et des conflits.

L’intérêt d’analyser le sport et les activités qui s’en rapprochent par une dialectique de l’ordre et du désordre consiste à susciter plus de discussions entre les axes antérieurs. Ils apparaissent en effet complémentaires : les protagonistes engagés dans des litiges cherchent le plus souvent à trouver une forme de stabilité qui prenne en compte leurs contraintes et leur sens de la justice ; les processus d’institutionnalisation et de création de dispositifs visent à juguler les litiges et le surgissement de problèmes qui potentiellement mettraient à mal les pouvoirs établis.

En symétrisant l’objet, nous pensons favoriser les discussions entre les deux axes qui dans notre laboratoire ont été jusqu’alors marqués par la mobilisation de paradigmes différents : une sociologie pragmatique qui historiquement s’est construite sur l’analyse des jeux de dénonciation, de justification, d’expertise, de controverse d’une part, une sociologie des champs inscrite dans une tradition visant à révéler les formes de pouvoir stabilisant un ordre social d’autre part.

Pour y parvenir, nous pensons modifier la thématique de notre séminaire qui permettra d’échanger sur ce mouvement qui conduit les acteurs sociaux à soulever des causes et à construire des dispositifs de maintien de l’ordre, à remettre en question les pouvoirs établis et à développer des formes de violence (symbolique ou non) pour assurer un contrôle, à utiliser des formats plus ou moins frayés pour porter la critique et mettre en place des organisations qui limitent des incertitudes potentiellement dangereuses. En plaçant ce séminaire commun sous la thématique de la mobilisation, nous pensons créer une dynamique de recherche qui permettra aux chercheurs de notre équipe de ne pas développer leurs travaux dans un seul axe.

En d’autres termes, nous pouvons résumer les objectifs de notre unité en distinguant :

- un axe « Litige » qui se donne pour objectif de décrire les modalités de surgissement des controverses, des affaires et des conflits, le travail politique des acteurs pour faire exister des causes, les opérations critiques à l’œuvre et les justifications qui en émanent, ainsi que les contraintes temporelles – notamment les visions du futur – dans lesquelles se déploient ces activités

- un axe « Régulation » visant à saisir les processus d’institutionnalisation et de contrôle pour enrayer des désordres et produire un monde plus stable.

- un séminaire « Mobilisation » au cours duquel on échangera sur la dynamique des passages de l’ordre au désordre et réciproquement.

Ces objectifs qui visent à saisir les pratiques sportives et leur organisation continuent à s’inscrire délibérément dans la production de connaissances en sciences sociales.


a) Une sociologie des litiges : polémiques sportives et controverses sur les modalités de les juguler

L’entrée par les affaires (Duret et Trabal, 2001) a permis d’une part de porter l’analyse sur les formes critiques qui s’imposent tant dans les épreuves sportives (polémiques sur le règlement, sur les technologies, sur l’arbitrage, sur les preuves du dopage…) que dans des activités physiques non compétitives ou des pratiques sociales liées aux APS (controverses sur les sciences du sport, sur les modalités de pratiques urbaines ou de pleine nature, sur les dispositifs de lutte antidopage, sur des contrats de travail de professionnels). En convoquant une tradition qui s’intéresse aux dénonciations, aux justifications (Boltanski et al., 1984, 1990) et aux façons dont les protagonistes parviennent à qualifier et à coder les entités, nous avons déjà analysé un ensemble de controverses qui donnent à lire une partie de l’activité sociale qui vise à lier des tensions axiologiques (engageant par exemple la recherche de la performance et des considérations sur l’éthique sportive), épistémiques (à travers la mise en place de dispositifs) et ontologiques (qui font surgir des « milieux »). Nous prenons au sérieux le mot d’ordre latourien (par exemple, 1987) invitant à « suivre les acteurs », et en cela à ne pas découper préalablement nos objets par rapport à des champs identifiés, mais à décrire les façons dont les acteurs traversent des arènes variées et hybrides qu’elles soient sportives, scientifiques, économiques, juridiques, médiatiques, politiques,…

Un des ressorts de la critique pointe les modalités par lesquelles les acteurs convoquent des réalités et des faits, qui ont vocation à être décisifs dans la construction du jugement, dans l’argumentation et dans l’action. Les travaux récents de la sociologie pragmatique portent sur les modalités de convocation des entités non tangibles. C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit de faire exister des risques par exemple dans une action de prévention, ou dans une argumentation engageant une vision du futur. A ce titre, nous avons engagé une recherche dans le cadre d’une ANR sur les bio-nanotechnologie (Chimères, programme P-Nano) pour saisir les façons d’imposer des promesses technologiques (on va pouvoir reculer les limites de l’espèce humaine) et/ou des prophéties, généralement assez sombres : ces biotechnologies engagent une mutation du genre humain, et accessoirement la mort du sport. Plusieurs autres projets de recherche ont été récemment soumis. En dehors de l’intérêt de répondre à une demande sociale, elles permettent également d’examiner les processus épistémiques et les dispositifs pour saisir et contrôler ces pratiques problématiques.

On rejoint les préoccupations du deuxième axe de notre équipe (cf. infra) et l’on se propose d’étudier ces dispositifs, à la fois comme des processus épistémiques visant à qualifier et à totaliser des entités non tangibles, et comme génératrices de controverses sur le temps pertinent pour l’action et sur les conditions de leur pérennisation (Duval, 1991, Chateauraynaud et Torny, 1999, Chateauraynaud, 2011).

b) Régulations dans le Sport : ordre sportif, ordre public et ordre marchand

Un secteur de recherche actif en sociologie du sport depuis une dizaine d’années porte sur la « professionnalisation » des sports ou de certaines positions au sein de ceux-ci. Processus social conflictuel parce qu’impliquant des intérêts hétérogènes, la notion de « professionnalisation » recouvre plusieurs types de transformations des activités dans le sport qu’on doit discerner (Loirand 2004), et qu’une approche en termes de relations entre le champ sportif et d’autres champs permet d’analyser (Bourdieu 1976 ; Defrance 2012). Un projet de numéro consacré à ces questions dans la revue Sociologie du travail est envisagé. Il impliquerait des enseignants-chercheurs du laboratoire et d’autres établissements français et à l’étranger.

Nos travaux se focalisent sur le champ sportif soumis à des tensions entre logique sportive et logiques hétéronomes, les exemples de logiques externes traités étant la logique politique de l’Etat en matière d’Education et d’Affaires étrangères, la logique de prestation de service de la Médecine sur le marché de la santé et la logique managériale propre à l’entreprise. Les figures de l’expertise sont à proprement parler extérieures au champ sportif en matière de relations internationales, et l’apolitisme affiché fonctionne comme une ressource pour affirmer une ligne d’action en matière de relations sportives internationales. Pour la santé, les expertises relèvent aussi d’une logique externe, même si le champ des APS a inclus de nombreuses entreprises de distribution de biens sanitaires depuis l’époque de sa formation (fin 19e siècle et début 20e s.). Les experts de l’Education dans sa dimension physique sont pour leur part des acteurs constitutifs du champ sportif, mais progressivement marginalisés par rapport au pôle de la haute compétition sportive, surtout depuis les années 1980-1990 et leur assimilation renforcée aux professions enseignantes. Enfin, l’expertise managériale s’incarne dans la figure du cadre gestionnaire pour qui le sport et sa dimension idéologique peuvent être appréhendés comme des moyens d’enchantement de dispositifs gestionnaires classiques, ou au contraire comme une activité économique dont il convient de rationaliser la gestion. Dans certains cas, les acteurs et les actions sont en outre soumis à une critique croisée, leur reprochant d’un côté de ne plus agir conformément à la pure logique sportive, de l’autre de ne pas servir correctement la cause de l’Education, de la Santé ou de ne pas respecter les choix de la Diplomatie d’Etat. L’apolitisme « à éclipse » (Hoggart 1958) caractéristique de la culture des sportifs est une forme de pensée et un schème d’action dont la description et l’interprétation s’inscrivent dans nos travaux.

La modélisation en sociologie intègre nécessairement de multiples dimensions, les modèles simples sont inadéquats. Il est méthodologiquement important de combiner des analyses de plusieurs types de relations sociales connectées au champ des APS, saisissant par exemple les tensions entre logique sportive, logique éducative et logique sanitaire, de façon à reconstituer dans un modèle sociologique un faisceau de relations qui ne se stabilisent ou oscillent que parce qu’elles sont le lieu d’expression et d’articulation de plusieurs logiques d’action indépendantes. Le programme ANR « Mode de vie actifs et Santé » a procédé à la description (mesure) et à l’interprétation de plusieurs problématisations des relations entre activités physiques et santé mettant en jeu les intérêts des acteurs du champ des APS en interaction avec les intérêts des professions de santé et ceux des forces politiques, plusieurs autres groupements (médias, industries pharmaceutiques, etc.) venant s’insérer dans la production d’alertes relatives à la santé publique et de mobilisations en faveur de l’activité physique. Avec une modélisation sociologique distincte (pragmatique), le programme sur le dopage sportif effectue une opération similaire (Cf. supra).


c) La mobilisation

Les deux perspectives précédentes se croisent nécessairement. Nous pensons ainsi favoriser les échanges entre les modèles sociologiques et inviter les chercheurs à ne pas s’inscrire exclusivement dans l’un des axes. Un des enjeux scientifiques d’aborder des problématiques connexes par deux entrées opposées et symétriques consiste précisément à examiner les angles morts et les distorsions que l’on fait subir à nos objets en ne privilégiant qu’un mode d’approche. Pour étudier plus finement ce point, nous proposons de prendre un même objet qui peut se traiter selon les deux axes. Une mobilisation peut être destinée à stabiliser un milieu encore incertain comme elle peut viser à déstabiliser les fondements d’une emprise constituée. C’est dans cette double valence qui lui donne un sens large que nous entendons travailler la mobilisation, laquelle s’opère en direction d’objets et d’objectifs variés ; il peut s’agir de la mobilisation d’une profession, d’une mobilisation d’acteurs politiques habituels, de la mobilisation autour d’une cause, ou encore de la mobilisation du personnel d’une entreprise.

Cette plasticité de la notion de mobilisation en fait précisément une entrée intéressante pour fédérer des travaux d’essence différente tant du point de vue de leur ancrage empirique que de celui de leurs paradigmes théoriques. Le terme s’entoure de tout un halo de références et de travaux que l’on peut envisager de convoquer pour questionner les objets divers qui intéressent les sensibilités différentes réunies au sein de notre équipe de recherche. Mobiliser renvoie ainsi à un ensemble de modalités du répertoire d’action collective pour des travaux s’inscrivant dans une perspective de science politique ; c’est encore, de manière plus générale, une action consistant à rendre mobile ce qui ne l’était pas, après un travail d’enrôlement des protagonistes. Dans ce dernier cas de figure, la mobilisation n’est pas sans rappeler la figure de l’entrepreneur schumpétérien dont le travail d’innovation consiste à réaliser un assemblage d’éléments jusqu’alors épars.

Cet intérêt pour la mobilisation peut aussi être justifié par la congruence existant entre cette notion et celle d’événement évoquée dans nos formations de master. La manifestation, l’événement sportif ne sont-ils pas des formes de mobilisation tournées vers l’extérieur pour témoigner de sa force par le nombre ? L’événement comme forme de mobilisation est redevable d’analyses sociologiques et historiques parce qu’il est initialement conçu autour d’une organisation non permanente qui va progressivement tenter de justifier la mise en place d’organisations permanentes, d’institutions reconnues gages de sa pérennité.

En somme, le mérite de cette entrée, à la fois frayée théoriquement et riche de potentialités empiriquement, est de permettre de tenir conjointement les dimensions « régulation » et « litiges » qui recouvrent certaines de nos préoccupations de recherche.

 

 

Mis à jour le 05 mars 2013