Thématiques 2008 - 2012

Au cours de la période 2008-2012, l’équipe sciences sociales a travaillé selon trois axes.
L’un assumait un ancrage théorique fort (la pragmatique) et se proposait, dans la tradition de la sociologie morale et politique de décrire les questions de dopage comme un dossier complexe nécessitant le développement d’un outil pérenne et de poursuivre l’analyse des affaires sportives.
Le deuxième axe visait à organiser des recherches sur la genèse et la structuration des relations autour du sport dans deux espaces : l’Etat et le Marché.
Le dernier axe se proposait d’aborder la question du travail d’une part à travers la notion de la professionnalisation et d’autre part, en recensant collectivement les façons de travailler cette thématique. Ainsi, notre objectif consiste à ancrer l’activité de l’équipe dans une recherche conjointe de connaissances des APS et de participation aux
débats théoriques et méthodologiques en sciences sociales.

Axe 1 : Comme annoncé, le dossier du dopage a figuré parmi les premières préoccupations de ce groupe. La recherche financée par la MILDT (Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et la Toxicomanie), qui visait à saisir les critiques des dispositifs antidopage nous a conduits à enquêter auprès des différents acteurs du dossier. Il nous est en effet apparu décisif de lier les critiques externes, qui circulent beaucoup dans l’espace public, à des critiques des protagonistes eux-mêmes : agents de l’Etat, responsables du mouvement sportif, militants de la prévention antidopage, juristes, médecins,... En dehors de l’analyse des controverses et polémiques (Trabal 2009, Trabal et al. 2010a), les entretiens menés nous ont donné l’occasion de saisir de nouvelles dimensions et ont ouvert d'autres terrains. L’entrée par les dispositifs s’est avérée heuristique puisque notre approche permet ainsi de lier les considérations axiologiques, épistémiques et ontologiques.

- Lors de l’enquête MILDT, on nous a proposé de construire une expertise de la prévention du dopage en recensant et analysant les outils disponibles pour les préventologues. Le recensement a mis en lumière des préoccupations des « réseaux de terrain » assez éloignées de celles des « experts » de la prévention. Nous avons pu assister à des réunions au ministère chargé des sports qui révèlent le fonctionnement d’une petite communauté, marquée par des tensions fortes, dont les membres s’efforcent de défendre leurs prises, au demeurant très faibles. Cette analyse a donné lieu à un rapport (Trabal et al., 2008) et à un article (Le Noé et Trabal, 2009).

- Le travail sur les dispositifs s’est développé à un niveau international puisque les questions d’harmonisation ont été au cœur d’une thèse (Demeslay, 2011) et de plusieurs séances de séminaire. Nous avons porté l’analyse sur ces processus assez complexes qui visent à saisir la variété des « façons de faire » de plusieurs acteurs chargés de lutter contre le dopage et les modalités de totalisation des protagonistes lorsqu’ils cherchent à unifier leurs pratiques. Ainsi l’étude des processus épistémiques des protagonistes rend-elle visible des considérations axiologiques (on rappelle sans cesse les principes, sous forme de slogan) mais aussi des difficultés à prendre prise sur les ontologies qui les préoccupent.

- Il nous semblait du coup décisif de poursuivre le travail sur la réalité du dopage, du point de vue des sportifs eux-mêmes. Durant la période considérée, nous avons d’une part publié à partir du travail de la précédente enquête (Le Noé et Trabal, 2008) et d’autre part cherché de nouvelles pistes pour « saisir » les pratiques problématiques des milieux considérés. Une première piste consistait à décrire le travail sportif pour évaluer le poids du dopage dans cette activité professionnelle qui devait être prise dans son ensemble. Une méthode assez originale a été développée, laquelle consiste à croiser les entretiens avec une analyse fine d’un corpus d’autobiographies de sportifs (Buisine, 2009, 2010, 2011). Si elle révèle l’étendue des pratiques dopantes, elle a d’ailleurs permis de saisir d’autres dimensions très liées au dopage (Buisine 2008, Buisine et Pierre 2011). Une deuxième piste nous a conduits à analyser des discussions électroniques au cours desquelles les sportifs échangent et partagent leurs expériences et leurs doutes, mènent collectivement des enquêtes pour réduire leurs incertitudes. Notre travail nous a poussés à développer d’autres outils de socio-informatique.

- Les tensions axiologiques sont au centre des préoccupations des acteurs lorsque ceux- ci doivent défendre leur vision du futur. Notre recherche sur les bio-nano-technologies développée dans le cadre d’une ANR (Chimères, programme p-nano 2008) rend cela particulièrement visible. La perspective d’un dopage génétique figure parmi les arguments développés pour défendre une conception du sport (Quet et Trabal, 2011) ; de même, le cas Pistorius nourrit des discussions qui portent sur sa qualification (handicapé, sportif, hybride, cyborg...) et sur les enjeux du cas (Adam, 2010, Adam et Trabal, 2012). Nous cherchons à analyser comment se lient des controverses métrologiques (dont l’enjeu est d’authentifier l’avantage procuré par des prothèses high-tech) à des argumentations ontologiques.

 

Nous avons par ailleurs poursuivi des recherches sur d’autres types d’affaires et de controverses. D’une part, le cas des transferts de footballeurs a donné lieu à une étude sur les problèmes des sportifs africains (Rodas et Trabal, 2008) et à une thèse (Rodas 2012) qui s’intéresse aux temporalités dans lesquelles les acteurs ont pris la mesure des évolutions du cadre juridique de la mobilité des sportifs (arrêts Bosman, Malaja...).

 

b) Axe 2 : L’analyse de la culture des organisations économiques est un volet important (ces organisations se multipliant dans le secteur du sport après l’abandon de la norme de l’amateurisme par le C.I.O.). Les catégories de pensée et de classement utilisées par les acteurs de l’économie, les croyances partagées, les dynamiques de regroupement ou de séparation qui structurent les phénomènes de concurrence, etc. sont l’objet des travaux de l’approche institutionnaliste qui se développe au plan international (par ex. Powell, Di Maggio 1991) comme en France (Boyer 1986 et Boyer 2003 sur la compatibilité avec la sociologie des champs). Dans le champ sportif, les analyses de sociologie économique sont peu développées. Les rares travaux abordant d’une manière « sociologique » les bases économiques des activités sportives ont traité des segments « « professionnels » du sport, tels le football, le cyclisme, le ski de haut niveau (Bourg 1989, Lefèvre 2007, Calvet 1981, Gerbier & Di Ruzza 1977 et quelques autres). Aucun n’aborde les sports amateurs – la majeure partie du champ sportif, aujourd’hui encore – et encore moins dans l’optique de la socio-économie. Pourtant les questions sont multiples : comment se constituent des réseaux de relations et une forme de « capital social » agissant comme ressource dans l’action (des pouvoirs sportifs) ? Quelles conditions nécessaires et quels effets d’opportunité permettent telles mobilisations (spécifiquement sportive ou utilisant le sport à des fins hétéronomes) ? Comment et à quelles conditions se créent des alliances, des coopérations durables (quand les acteurs relèvent tous de la sphère sportive, ou bien quand il s’agit d’accorder des spécialistes du champ sportif avec des spécialistes d’autres milieux, médecins, commerciaux, etc.) ? Questions induites : la constitution et la stabilisation (relative) de groupes professionnels liés au sport (les cadres administratifs et commerciaux du sport, Leroux, Dalla Pria ; les auxiliaires sportifs des médecins, Defrance, El Boujjoufi ; les spécialistes du dopage sportif, Trabal, Demeslay, et Trabal contrats ; les agents sportifs, Sekulovic), les formes de la mobilisation d’agents non sportifs et de sportifs sur des enjeux à la fois politiques (relevant des politiques publiques) et sportifs, et la définition et l’institutionnalisation de normes qualifiant des comportements d’authentiquement « sportifs » (ou non) et validant ou non des performances, etc. Toutes ces activités faisant exister le « monde des sports » reposent à la fois sur des formes de pensée et des schèmes d’action que nos travaux de sociologie mettent au jour et analysent à l’aide des modèles présentés ci-dessus.

 

Une recherche a examiné plus particulièrement comment s’installent des médiations entre les stratégies de relations internationales des pouvoirs sportifs et la politique des relations diplomatiques de l’Etat (Defrance, Chamot, 2008) : jusqu’à quel point l’autonomie du champ peut s’affirmer, et dans quelles conditions les instances sportives peuvent mener « leur » politique étrangère ou doivent se soumettre à l’impératif supérieur des choix diplomatiques de l’Etat. Des travaux sur l’articulation du champ sportif avec le champ médical (débutés en 2005 et précédés par un travail sur l’eugénisme et l’Education physique paru en 2000, et des directions de Master, puis de thèses sur des sujets connexes – Brissonneau 2003 ; El Boujjoufi 2005 ; Brier 2009) ont permis d’approfondir ces analyses sur l’autonomie du champ sportif, en développant le modèle du champ à la fois pour la médecine et pour les activités physiques. Les relations étudiées ne joignent pas deux points, mais deux espaces de positions (deux champs). Deux dimensions sont documentées au plan historique (1880 à nos jours) :

- les processus de construction d’un problème public de santé (Gusfield 1981) mettant en jeu plusieurs catégories d’agents, dont les experts de la santé (médecins) et les spécialistes de l’activité physique, mais aussi des politiques, des professions impliquées dans l’hygiène (comme des ingénieurs) et dans la communication (propagande sanitaire). A la différence de l’étude de Gusfield sur la conduite en état d’ivresse qui traite d’une problématisation en une grande phase aboutissant à des transformations des normes de comportement, nous étudions un problème public plusieurs fois reconstruit.

- une ligne de recherche est consacrée à l’analyse de la formation de professions d’auxiliaires, avec le cas de l’auxiliaire médical pour l’administration de thérapies ou de traitements préventifs par l’exercice physique. Au-delà d’un processus de division progressive du travail, nous saisissons une configuration de relations inégales ou asymétriques, des effets de domination dans le travail, et des constructions statutaires entre spécialistes de l’exercice et médecins qui prennent une dimension politique. Il s’agit de comprendre comment une logique de spécialisation interne à un champ se combine avec des poussées de politisation faisant entrer une logique de jugement et d’action hétéronome, et aboutissant à l’éviction de certains groupes au profit d’autres pour l’occupation de positions d’auxiliaires. Travaux rendant compte de la démédicalisation de l’éducation physique à long terme et des difficultés actuelles pour l’impliquer dans l’Education à la santé (Defrance, El Boujjoufi 2012).

 

c) Axe 3 : Des travaux ont également interrogé la construction de la catégorie des cadres administratifs et commerciaux dans le secteur privé marchand du sport (Leroux, Dalla Pria) qui s’est largement développé depuis le milieu des années 1980 et qui est appréhendé comme un champ organisationnel en structuration (DiMaggio, Powell 1983). Il s’agit de montrer comment la qualification plus ou moins sportive de ces cadres est valorisée différemment selon les espaces professionnels et comment elle contribue à les configurer. Ces normes régissent en effet les comportements, structurent les logiques de recrutement et de promotion ainsi que les relations entre acteurs. Le secteur d’activité est interrogé comme la résultante des interactions entre formes de socialisation, d’organisation et de rapports sociaux (selon le modèle de Maurice, Sellier et Silvestre 1982). Dans cette perspective, le secteur produirait des types de qualification de cadres qui lui sont propres et pourrait être ainsi appréhendé comme un ordre local dont les principes de transformation et de régulation sont révélés à travers les modes de construction de la catégorie de ses cadres qui en représente un acteur charnière. Le séminaire « Travail » a donné lieu à des séances régulières et de qualité. Elles ont essentiellement permis de présenter les travaux des membres de l’équipe et de les discuter. Deux formules ont été retenues : la présentation d’un papier ou d’un extrait de rapport suffisamment abouti pour être soumis à une discussion collective. L’intérêt majeur est d’enrichir la future production. L’autre consiste à transformer le séminaire en workshop : à des moments cruciaux des différentes recherches, des chercheurs ont exposé leurs préoccupations et leurs difficultés pour solliciter de l’aide de la part de l’équipe.

 

Mis à jour le 04 mars 2013